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Alessandro Sciaroni

Alessandro Sciarroni est un chorégraphe italien que nous avons invité en 2020 ainsi que cette année à présenter son spectacle Save the last dance for me pendant GO GO GO. Malheureusement, à chaque fois, nous avons dû annuler sa participation… Il est quand même présent avec ce texte qu’il nous a fait parvenir.


Mon travail consiste à organiser le mouvement du corps humain dans le temps et l’espace dans un système appelé chorégraphie. Dans mes chorégraphies, la danse est toujours l’archétype d’une pratique, un mystère très ancien qui nous fait bouger à l’unisson, le secret d’un secret comme le disait la photographe américaine Diane Arbus en parlant de la signification de ses images.

Vers la fin du mois de février, on m’a dit que nous devions arrêter, que nous devions annuler les dates des spectacles déjà programmés et que nous ne pourrions pas répéter la nouvelle production. J’ai pensé que mon travail existe et n’est légitimé que par la présence.

J’ai préféré mettre de l’ordre dans ma maison plutôt que de m’engager dans un quelconque processus créatif. J’ai pris le temps de reprendre le contrôle de mes espaces et de mes objets et j’ai dépoussiéré les livres un par un.

Je n’avais aucune envie de lire. Je me suis laissé aller à ma tristesse lorsque les fantômes sont venus me rendre visite et je n’ai plus pensé à la danse jusqu’à ce qu’on me demande d’écrire ce texte.

On peut connaître le monde entier
Sans bouger de chez soi
Sans regarder par la fenêtre
On voit les voies du ciel
Plus on va
Moins on en sait.*

L’épidémiologiste Frank Snowden, de l’université de Yale, affirme que les épidémies sont une catégorie de maladies qui sont le miroir des êtres humains et nous montrent qui nous sommes vraiment. Pour expliquer ce concept, le chercheur évoque la maladie la plus redoutée du 19e siècle : le choléra, une maladie de l’industrialisation et donc de l’urbanisation galopante, lorsque des masses de personnes se sont déversées dans les grandes villes – un environnement catastrophique où il n’y avait aucune préparation sanitaire ou de logement, aucun assainissement. Dans cet environnement, une maladie qui se transmet par voie orale et fécale en a pleinement profité.


LE THÉÂTRE DE L’ORANGE

Il y a quelques années, j’ai présenté mon travail dans une petite ville du centre de l’Italie, à quelques kilomètres de chez moi : Grottammare.

L’espace qui accueillait la performance s’appelle Théâtre de l’Orange, un bâtiment du 18e siècle dont le mobilier en bois a été détruit pendant l’épidémie de grippe espagnole entre 1916 et 1918. L’intérieur du théâtre comprenait une scène, un gradin et trois étages de loges en bois décorées. Aujourd’hui, il ne reste aucun vestige du mobilier d’origine. En raison du grand nombre de personnes décédées à la suite de l’épidémie, le bois des meubles a été utilisé pour fabriquer des cercueils. Bien que l’endroit ait gardé le même nom et que les murs extérieurs soient d’origine, en entrant, on a la forte impression d’être à l’intérieur d’un « faux » et que le Théâtre de l’Orange a été perdu à jamais. Au contraire, le souvenir de l’action radicale qui l’a appauvri est incroyablement présent.

Le mot « théâtre » a deux significations : il désigne un lieu, ainsi que l’activité qui s’y déroule. Le mot « danse », quant à lui, n’a qu’un seul sens et n’existe que dans sa nature immatérielle.

SAVE THE LAST DANCE FOR ME

En 2012, il se trouve que j’ai travaillé pendant longtemps sur une ancienne danse folklorique appelée Schuhplattler. Les premières sources écrites remontent à 1050 après J.-C. et racontent que des danseurs frappaient rythmiquement leurs chaussures avec la paume de leurs mains. Cette danse est toujours pratiquée aujourd’hui et se transmet de génération en génération dans les petites villes du Tyrol et de Bavière.

Le spectacle issu de la recherche sur le Schuhplattler s’appelle FOLK_S. À l’époque, je pensais qu’une tradition telle que la danse risquerait de s’éteindre lorsque plus personne ne serait en mesure de la pratiquer.

Mais en réalité, c’est un peu plus complexe que cela, et cela m’a été confirmé six ans plus tard lorsque j’ai commencé à étudier une autre danse folklorique qui a un peu plus de cent ans : la polka chinata.

En 2018, j’ai appris qu’il n’y avait que cinq personnes au monde capables de danser la polka chinata, une danse de Bologne du début des années 1900 qui est née spontanément dans les salles de danse et s’est répandue, prenant une connotation presque compétitive, jusqu’à être dansée sous les arcades de la ville. L’année dernière, nous avons demandé aux gardiens de cette tradition de nous apprendre à la danser et, en collaboration avec certains festivals italiens, nous avons décidé d’organiser des ateliers pour la maintenir en vie.

Le projet s’appelle Save the last dance for me. Environ trois cents personnes ont participé aux ateliers et au moins vingt d’entre elles ont réussi à atteindre un bon niveau technique dans leur performance. Lorsque nous avons présenté l’initiative à la Pinacothèque de Bologne, j’ai eu l’occasion de parler du projet avec une anthropologue, qui m’a expliqué que la danse ne s’éteint pas de la même manière que les espèces.

La danse est un objet immatériel : sa nature inclut déjà la fugacité et l’intermittence. Après avoir disparu pendant des décennies, la polka chinata est en fait revenue à la vie bien avant que je ne la récupère.

C’est grâce au professeur de danse de salon Giancarlo Stagni, qui l’a fait revivre récemment grâce à la découverte de quelques vidéos des années 1960.

La danse peut revenir après avoir disparu pendant des générations. Elle ne s’éteint que si elle tombe dans l’oubli. Je ne pense pas que ce soit une coïncidence si, ces dernières semaines, les réseaux sociaux ont été littéralement inondés de documentation vidéo de spectacles de théâtre et de danse. Je pense que, peut-être à un niveau inconscient, c’est une tentative de sauver ces phénomènes de l’oubli. Une autre tendance importante sur les médias sociaux a été de publier ses propres images d’enfance.

Des éternités cosmiques et des époques quittent la pièce
Explosant dans l’infini
Pas d’entrée, pas de sortie
maintenant
Pas besoin de nécrologies
ou de jugements derniers
Nous savions que le temps
se terminerait
Après-demain à l’aube
Nous avons nettoyé les sols
Et lavé la vaisselle
Il ne nous prendra pas au dépourvu*

24 avril 2020

* in Chroma. Un livre de couleurs de Derek Jarman,

Éditions L’Éclat, 2003

www.alessandrosciarroni.it