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Deux valises

Carla Demierre

Pour ce second rendez-vous de L’Heure du Thé, Carla Demierre devait recevoir Dorothée Thébert & Filippo Filliger ainsi que Jérémie Gindre.
Mais réjouissons-nous, un podcast retraçant ce non-événement est disponible ICI.
Carla nous offre également un texte inédit, le voici

1.

Je mange des sushis au bord du fleuve avec mon amie Dorothée. Entre deux bouchées (on alterne à peu près au même rythme comme si c’était un jeu d’adresse : riz, saumon, avocat, gingembre), je lui raconte ce qui m’est arrivé la semaine précédente.
Voulant me sortir d’une situation dans laquelle je me trouvais bloquée, j’avais décidé de consulter le Yi Jing.

Se modeler est sous le lit /
utiliser archivistes et chamanes /
ouverture, absence de faute.

L’hexagramme 57 me conseillait d’épouser la forme de la situation dans laquelle je me trouvais, il m’encourageait à « plier dans la direction du vent ». La situation avait pris une autre direction que celle que j’avais imaginée et je devais l’accepter. Le Yi Jing attirait mon attention sur le fait que les événements passés n’avaient pas de rapport avec la situation présente, malgré ce que je continuais de croire. Il s’agissait d’arrêter de penser une telle chose, que le passé puisse influencer le présent. Une fois débarrassée de cette croyance, la situation se débloquerait d’elle-même.

Ce qui est écrit, je ne peux pas le re-écrire ?


L’hexagramme disait littéralement « se modeler est sous le lit ». Le traducteur signalait qu’ici le verbe indiquait une situation et non un état. Je me suis donc levée pour aller voir sous mon lit (en sachant pourtant ce que j’allais y trouver) avec une certaine appréhension. Sous le lit était une valise dans laquelle je rangeais des affaires personnelles.
À Dorothée j’ai dit, ce qui me surprend maintenant que j’y pense, une valise pleine de « secrets » et de « poisons ».
Inutile de lister ce qu’il y avait à l’intérieur, c’est facile à deviner. Tout un tas de documents anciens, privés, honteux et bizarres qu’il vaut mieux séparer des autres éléments de la vie matérielle.

Je ne dois pas fouiller éternellement la même valise.


La réponse du Yi Jing allait dans ce sens. L’hexagramme 57 me signalait une possibilité d’action : dans cette valise se trouvent littéralement le passé et le présent mélangé.
Dès lors, si j’espère arrêter un jour de confondre ces deux choses, il est préférable de ne plus dormir avec une valise confondant les temps sous mon lit. J’ai donc entrepris de trier, ranger, distribuer, jeter ce qui devait l’être.
Et la valise est allée attendre sa prochaine attribution dans la cave. Par crainte superstitieuse de je ne sais quoi, sont restés dedans une banderole peinte, une photographie de Salvador de Bahia et un bougeoir à plusieurs branches. La tendance de l’écriture à mythifier le contenu d’une valise m’oblige à ajouter avant de clore le sujet, que mis à part de réels secrets et de vrais poisons, il y avait aussi quelques objets ordinaires que j’avais rangés là par hasard.

2.

J’ai écrit dans un livre une histoire que ma grandmère m’a racontée un jour alors que nous bavardions comme d’habitude au téléphone.
L’histoire se passait en Argentine et remontait à l’époque où ma famille maternelle vivait encore là-bas, avant qu’ils ne quittent le pays pour se réfugier en Europe. Les anecdotes de ma grandmère à propos de sa vie passée étaient de vrais récits d’espionnage, des thrillers psychologiques qu’elle suspendait sans prévenir, au moment où la tension, les questions, les doutes culminaient. Car finissait toujours par arriver un sujet qu’elle choisissait de contourner en arguant que c’était « pour un autre chapitre ».

L’anecdote qu’elle m’a racontée au téléphone concernait la période de la dictature. Cela devait se passer dans les mois qui avaient précédé ou suivi le coup d’état. Une période de grande inquiétude. Ma grand-mère était médecin. La salle d’attente de son cabinet était toujours pleine de monde, des gens allaient et venaient toute la journée.
Un soir, alors que le dernier patient venait de partir, elle avait trouvé une valise abandonnée dans la pièce. Pressentant un danger, elle n’a d’abord pas osé l’ouvrir. Elle la fixait en se demandant ce qu’il pouvait bien y avoir à l’intérieur, craignant de déclencher une catastrophe en l’ouvrant.
Suivant cette intuition, elle avait emporté la valise chez elle et attendu que la nuit soit tombée. Dedans, il y avait des livres interdits, me dit-elle sans plus de précision. Elle avait réunit ses enfants pour l’aider à prendre une décision, ne sachant pas si la valise avait été abandonnée là par quelqu’un désirant se protéger ou les compromettre.
Dans les deux cas, il valait mieux s’en débarrasser.
Quelques jours après, un homme qui n’avait pas rendez-vous est apparu dans la salle d’attente du cabinet. Il traînait pendant des heures parmi les patients qui attendaient leur tour, lisant les magazines et les journaux à disposition, posant des questions anodines à propos de la docteure, demandant des renseignements sur le quartier et s’intéressant au voisinage. Il était venu régulièrement pendant plusieurs semaines au point que ma grand-mère s’habitue à sa présence, sans cesser d’avoir peur.

Après avoir lu ce récit dans mon livre, ma tante déclare qu’il manque un morceau de l’histoire. Ma grand-mère a bien réunit ses enfants décider du sort de cette valise qui contenait bien des livres interdits. Quand je lui demande de préciser, elle évoque « Marx, des textes politiques, des livres de psychanalyse, des trucs que ta grand-mère avait elle aussi dans sa bibliothèque ».
C’est ma tante qui a été désignée pour s’en débarrasser.
Elle devait avoir seize ans à l’époque, allait au collège, se fichait pas mal de la politique, ne s’intéressait qu’à la danse. Un dimanche matin, très tôt, elle était partie en voiture avec son petit-ami, en direction d’un quartier riche et excentré, dans le but de profiter des feux. À l’époque, on empilait les ordures à l’extérieur des maisons, un peu à distance.
Les tas se formaient pendant la semaine et le dimanche, on allumait un feu qui consumait les ordures toute la journée, pendant que les familles grillaient de la viande dans leur jardin.

Ils avaient décidé de faire disparaître les livres de cette manière. Le petit-ami au volant passait au ralenti devant un feu crépitant et ma tante jetait un ou deux livres interdits par la fenêtre en essayant de bien viser. Ils avaient continué comme ça pendant les premières heures du jour, à faire le tour des feux du quartier jusqu’à s’être débarrassé du dernier livre.
Je veux savoir d’autres choses : combien il y avait de livres exactement, si quelqu’un les avait aperçu et qu’est-ce qu’ils avaient fait ensuite de leur dimanche.
Elle ne se souvient plus, cela fait bien trop longtemps, je n’aurais qu’à inventer ce qui manque.

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