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Être ensemble, ici et ailleurs, quand même

Barbara Giongo

Pour un lieu comme le Grütli, il est primordial de construire des liens avec des théâtres amis, de se réunir avec des lieux qui partagent les mêmes valeurs, réflexions et pratiques pour soutenir les artistes.

Être ensemble, cela ne signifie pas seulement diffuser et vendre les artistes et spectacles ; il s’agit surtout de pouvoir échanger, une forme de recherche en somme, de mise en commun des difficultés, des joies, des réussites ou des échecs.
Les directions des lieux rajeunissent et se féminisent, beaucoup viennent de la scène mais pas seulement, de plus en plus de personnes ayant auparavant exercé dans le domaine de la production sont nommées à la tête de lieux ; pour être au plus proches des réalités du terrain, pour faire face et accueillir au mieux les mutations qui font le sel des arts scéniques, il nous faut partager et se confronter les unes avec les autres.
Deux projets liés à cette notion de résidence et de recherche sont nés de rencontres avec des espaces en France et en Belgique, R.E.M et Geyser.

R.E.M – Résidences
Européennes en Mouvement

Depuis plus de deux ans maintenant, nous sommes en lien avec une ville, Bruxelles et un village, Hédé-Bazouges en Bretagne. Tout d’abord ce sont des liens humains qui se sont tissés au gré de nos rencontres et de nos échanges, avec chacune nos spécificités et nos moyens financiers et structurels.
L’idée qui a présidé à cette mise en réseau a été de vouloir mettre en place un maillage de résidences, des lieux où, pour un temps donné, les artistes peuvent vivre et travailler, soutenues par des structures différentes, dans un milieu particulier urbain à Bruxelles et Genève, ou rural à Hédé-Bazouges.
Aller ailleurs pour travailler, c’est une opportunité pour réfléchir différemment, c’est s’immerger dans autre chose, c’est être à 100% sur l’objet d’étude, de recherche. C’est aussi se confronter à d’autres perspectives, à d’autres personnes, à d’autres fonctionnements ; lorsqu’on l’on est en mouvement, ou ailleurs physiquement, c’est aussi tout notre mode de pensée qui bouge et se modifie.
Au Grütli, nous pouvons offrir un espace de travail « à la table » dans un bureau aménagé pour cela. L’idéal à terme étant de pouvoir également proposer un accompagnement technique sur un plateau, même si l’architecture et l’occupation des espaces ne s’y prêtent guère pour le moment. Mais nous avons bon espoir de pouvoir investir de manière optimale le Gueuloir pour cela.
Au Théâtre de Poche par exemple, il s’agira de réaliser, sur le territoire, des résidences dans des lieux non théâtraux (entreprise, ferme, espace naturel) en association avec les habitantes, pour tenter de créer une autre relation au territoire.

Les résidences sont très courantes en Europe, malheureusement à Genève, nous manquons d’espaces dédiés à cela seulement ; sans compter que la cherté de la vie en Suisse ne favorise pas cette Être ensemble, ici et ailleurs, quand même manière de penser le travail. Grâce à un partenariat avec la Embassy of Foreign Artists sise aux Acacias, nous pouvons offrir des logements à bon prix, ce qui est déjà une avancée intéressante.

Kayije Kagame, programmée au Grütli en octobre dernier, devait partir en Bretagne et à Bruxelles ; la situation actuelle fait qu’elle a dû annuler sa résidence en Bretagne en mai ainsi que la présentation de son dyptique Avec/Sans Grace en décembre à La Balsamine ; nous espérons que ce n’est que partie remise.
L’équipe du Joli Collectif de Hédé- Bazouges a pu, quant à elle, passer une dizaine de jours à Genève à la mi-septembre pour élaborer un second module de leur projet Justice(s), accompagné du vidéaste Laurent Valdes.
Le groupe d’actrices-chercheuses constitué de Marie-Lis Cabrières, Vincent Collet, Fanny Fezans et Vincent Voisin explore nos rapports au pouvoir dans ce projet qui se déclinera en plusieurs voyages.
Le pouvoir est ce terme générique que l’on retrouve à la source des interactions humaines. Multiple, le mot désigne la puissance, le sentiment de capacité, l’organisation humaine ou la prise de décision.
L’exploration du sujet a lieu sous la forme d’une discussion filée avec de nombreuses personnes. Plusieurs modules sont initiés sur des territoires différents, afin d’esquisser à chaque fois un portrait de territoire dans une installation vidéo ; ces modules constituent progressivement une cartographie sensible et anthropologique de la notion de justice. Chaque module est associé à la découverte d’un espace géographique. En travaillant sur un périmètre contraint, les 4 comédiennes- autrices du projet Justice(s) interrogent des habitantes et actrices locales sur « le sentiment de justice ». En suivant un protocole précis déterminé par une géographie, ils recueillent la parole du territoire en sillonnant les routes et chemins à vélo, à pied ou en train.

Petit à petit, c’est toute une discussion liée qui s’étend de villes en villages, un débat nourri par les retours des unes et des autres sur cette notion. Alors que cette dernière est habituellement liée à une institution, ce projet valorise la justice vécue au quotidien par chacune. Celle qui nous guide dans nos décisions au jour le jour. La forme finale de chaque module sera le plus souvent un film documentaire projeté dans la même installation vidéo : trois grands écrans de 3 m × 2 m accueillant le public au centre et où les vidéos dialoguent entre-elles. À Genève, territoire phare de la neutralité diplomatique mais aussi l’un des plus riche du monde, comment la notion de justice est-elle perçue ? Avec son quartier international centenaire où se trouve le siège de l’ONU, des dizaines d’organisations internationales comme l’Organisation Mondiale du Commerce ou l’Organisation Internationale du Travail, mais aussi les plus grandes multinationales et une population dont le niveau de vie figure parmi les plus élevés (Genève est la 5e ville la plus riche du monde en PIB/habitant), comment la notion de justice est-elle vécue ? Quelles contradictions traversent cette ville, creuset de l’universalisme, du libéralisme économique et d’une démocratie participative ? En allant chercher certaines des réponses en dehors de la ville, en confrontant les différents paysages, ceux dits naturels et ceux ultra-urbanisés au sein de cette micro-république, l’équipe a fait se croiser les points de vue en arpentant à pied et en vélo tous les quartiers et en prenant de la hauteur par la traversée des différents villages du canton.

Geyser – pour sortir du cadre

Ce projet est organisé avec un autre lieu ami, Les Subs à Lyon ; avec à sa tête une nouvelle direction depuis un peu plus d’une année, ce lieu voisin géographiquement partage avec le Grütli une manière commune d’envisager le rapport à la scène et le soutien aux artistes.
De cette rencontre et de ses discussions est né Geyser, un appel à projet croisé pour faire jaillir de nouvelles formes artistiques. Destiné à des artistes romandes et de la région Auvergne-Rhône Alpes, Geyser mise sur l’idée que les aventures esthétiques qui sortent du cadre (de scène) peuvent prendre des formes très variées encore insoupçonnées. Pour générer de nouveaux formats et favoriser l’irruption de talents pluridisciplinaires, le Grütli et Les Subs sélectionnent deux projets pour composer un programme en deux parties d’une trentaine de minutes chacune avec une artiste établie en région Auvergne-Rhône Alpes et une autre de suisse romande.
Les deux artistes sélectionnées bénéficient d’un soutien financier en co-production, de périodes de résidence aux Subs et au Grütli ainsi que de séances de mentorat artistique avec Yan Duyvendak. Ce double-programme aurait dû être présenté aux Subs à l’occasion de NEVER EXPLAIN NEVER COMPLAIN (novembre 2020), rendez-vous dédié aux créations hybrides et au Grütli en janvier 2021 dans le cadre de GO GO GO. Les projets qui sortent du cadre sont des projets qui réfléchissent autrement à l’espace et au temps de la représentation, ils ont donc besoin d’un accompagnement particulier et d’un temps de production différent.

L’artiste suisse sélectionnée pour cette première édition de Geyser est Marion Thomas, jeune metteuse en scène issue de la Manufacture. Après quelques temps de résidences partagés entre Lyon et Genève, elle élabore Kit de survie en milieu masculiniste. Ce projet propose au public de l’accompagner dans le monde des Incels, une communauté d’hommes hétérosexuels qui n’ont jamais eu (ou très peu) de rapports sexuels et qui se rassemblent sur internet autour d’une cause commune : leur haine des femmes. Une balade sonore dans l’espace urbain qui entrelace expérience personnelle de femme dans la rue à celle d’un incel. Pour adopter le regard de ceux qui exercent ces violences afin d’apporter une nouvelle vision à ce que peuvent être les luttes féministes et leur nécessité.

Le projet français choisi est Minen Kolotiri mené par le Bureau des Dépositions. Ce « collectif » composé de co-autrices et co auteurs créent ensemble à Grenoble, depuis février 2018, des oeuvres immatérielles depuis le contexte du contentieux de masse du droit des étrangers, produit par les politiques migratoires.
Au contentieux du droit des étrangers qui cherche à éloigner, transférer, expulser hors du territoire français plusieurs d’entre elles, elles opposent leurs oeuvres performatives et immatérielle : c’est-àdire leurs co-présences. Elles opposent à l’exclusion du droit de séjour et du droit d’asile, le statut d’autrice, légalement reconnu, y compris pour celles et ceux dites sans-papiers. Ensemble, elles écrivent des lettres de déposition sur le droit, sur les violences vécues, en tant qu’archives vivantes d’un procès manquant.
Elles les signent en leurs noms, les débattent à plusieurs et les adressent, en public, à un vide de la justice. Le public est invité à écouter ces dépositions et à constater avec elles les absences de certaines co-autrices. Projet passionnant et complexe, lui aussi malheureusement repoussé en raison de la situation sanitaire, il a confronté les membres de Geyser aux limites et impossibilités dues aux politiques migratoires, différentes en Suisse et en France. En interrogeant ce vide de la justice, Minen Kolotiri force à repenser sa présentation en fonction des réalités de ces politiques ; comment accueillir et faire travailler des personnes sanspapier ? Une oeuvre qui fait se frotter l’art et la justice, cette dernière étant considérée comme matière, objet, scène conceptuelle et documentaire. Un projet donc qui a d’autant plus besoin de temps de recherches et de résidence sur le lieu-même de sa future présentation afin de cerner et connaître au mieux les lois et règlements qui régissent les politiques migratoires.

Geyser sera reconduit en 2021 et le mentor de cette seconde édition sera Oscar Gómez Mata ; l’appel à projets sera rendu public avant la fin de cette année.

Persuadées, comme nous l’écrivions dans le bimestriel n° 2, que ces temps de recherches et de résidence sont indispensables à tout travail artistique, nous mettons tout en oeuvre pour que les collectivités publiques considèrent ce temps soi-disant « improductif » comme faisant partie intrinsèque de toute création d’oeuvre ; qu’il en est le ferment et la structure indispensable et qu’il doit donc être rémunéré à sa juste valeur.
Puisqu’en ces temps de fermetures des lieux publics les représentations ne peuvent exister, il faut donner l’opportunité aux artistes d’exercer leurs métiers, de le penser avec sérénité ; si travailler, imaginer, concevoir est considéré comme un projet de « transformation » (aussi ironique que cette phrase puisse être), alors c’est tant mieux.

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