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GO GO GO

Claude-Hubert Tatot est historien de l’art, critique d’art et enseignant à la HEAD–Genève. Il est aussi l’une de nos ambassadrices.
Après avoir assisté à plusieurs spectacles pendant GO GO GO, il nous a fait parvenir ces textes.


Avoir déjà tout vu

Sans avoir tout vu, j’arrive au temps où, ayant beaucoup vu il m’est difficile de voir d’un oeil neuf. D’anciennes choses vues interfèrent avec les nouvelles. Ces souvenirs de spectacles — toujours plus beaux qu’ils s’éloignent dans le temps — qui semblent plus pertinents, plus marquants, plus radicaux, percutent le réel. Il s’agit pourtant souvent de fantômes qui s’invitent sans avoir vraiment grand-chose à voir.

L’autre soir, au festival GO GO GO, une amie arrêtait avec raison mon raisonnement au sortir d’une performance : « Mais c’est pas la même chose ! » Je rapprochais ce que nous venions de voir à un déjà-vu plus ancien par simple association d’image… « ça n’a rien à voir », et en effet c’était par le petit bout de la lorgnette, simple détail qu’un déjà-vu s’était immiscé, perturbant ma réception.

La performeuse n’y est pour rien, elle convoquait juste mes souvenirs de spectateur et au lieu d’en être gratifiée, s’en trouvait diminuée, injustement comparée. Comparaison n’est non seulement pas raison mais fait finalement barrière et si les gestes peuvent être semblables, le contexte est tout autre. C’est aussi cela qu’il ne faut pas perdre de vue.

Si pour chiner en brocante avoir un œil évite de se faire rouler dans la farine, au spectacle en avoir beaucoup vu freine parfois les enthousiasmes et c’est dommage. Sans pour autant prendre les merles pour les grives, la sensation d’avoir déjà vu mieux fait de ce mieux l’ennemi du bien, du bien vu et bien reçu.

Arrive donc l’âge où il importe non seulement de regarder la scène mais aussi la salle, où l’enthousiasme de jeunes spectatrices doit venir pondérer une éventuelle circonspection. Il n’est pas question de bêler avec les agneaux ou d’hurler avec les jeunes loups pour se faire plus frais mais bien d’exercer son sens critique développé par les années de manière raisonnée et ouverte.

Que la perte de naïveté qui freine l’enthousiasme ne se transforme pas en un insidieux enthousiasme à trouver le passé plus beau que le présent !


Mi vida en tránsito
Savino Caruso et Elvio Avila

Alors que le public entre en salle, les deux acteurs conversent en allemand. Savino est debout sur scène. Elvio chez lui, apparaît sur grand écran. Sur la droite, il y a un autre écran où défile la traduction de leur conversation. Ils parlent de la connexion internet. Savino demande des nouvelles du chien, Elvio le lui montre. C’est une discussion banale, une de ces apartés avant l’arrivée de toutes les participantes à une réunion. Les deux acteurs attendent que les spectatrices s’installent.

Savino tourne la caméra face au public, montre à son acolyte que la salle se remplit. Savino passe derrière les écrans, va s’assoir face à un ordinateur. Le noir se fait, la pièce commence. Enfin, elle continue après ce préambule peut-être improvisé, ce morceau de réel dans le théâtre.

Ce qui en soit serait une bonne idée, un commentaire sur les nouvelles conditions de travail et de communication à distance poussées par la pandémie se double là d’une nécessité. Si ce spectacle prend cette forme, c’est bien pour cause de Covid et de ses conséquences réelles sur le monde du spectacle. Ce théâtre documente ce qui s’avère une étude, dramatique, de cas.

Si Elvio, jeune acteur, est à distance, c’est parce que la fermeture des lieux de culture l’a privé de travail et que ne pouvant plus justifier d’un emploi, son permis de séjour n’a pas été renouvelé. L’annonce de cette expulsion de Suisse, pays où il a construit un réseau professionnel et amical, a fait naître en lui des pulsions suicidaires. Un séjour en unité psychiatrique, un traitement médical adapté ont éloigné ce spectre morbide. Elvio est retourné non pas chez lui, mais dans son pays d’origine. C’est pour continuer à faire du théâtre que cette pièce se fait en duplex, par écran interposé entre la Suisse et l’Argentine. Elle parle de basculement, de pulsions de mort, d’une décision administrative qui fait perdre pied en mettant fin à un rêve d’art qui prenait corps en Suisse.

Ce théâtre documentaire parle également de l’amitié entre Savino et Elvio, de solidarité et de comment continuer à faire du théâtre malgré l’adversité. Ce théâtre est grave autant qu’il est drôle.

Elvio trépigne debout sur sa table de cuisine, un talon glisse au bord du vide. Dans une petite pièce, blanche et vide comme une cellule, face à la petite fenêtre carrée illuminée de soleil, décalage horaire oblige, il se fait flinguer sur une musique de western. Il n’en finit pas de tomber, de se relever et d’agoniser, si bien que son chien vient voir si son maître va bien.

Ce théâtre est tendre quand Savino quitte sa place de narrateur et par un jeu d’ombre et d’illusion vient enlacer l’image d’Elvio. Ce théâtre est politique puisqu’il est question de permis de séjour et de travail, de mesures sanitaires gouvernementales, toutes choses qui peuvent sembler si abstraites lors de votations, de sondages ou de statistiques mais dont les effets sont si puissants sur la vie de certaines et de certains.


Dos
Delgado-Fuchs

C’est un duo d’hommes, physique, deux corps atypiques et antinomiques, un petit aux étranges épaules vues de dos, un grand costaud. L’un plus jeune que l’autre, les deux agiles et remarquablement gracieux.

Au début chacun de leur côté, ils tiennent la pause. J’ai de suite pensé à une de ces performances qui éprouvent le temps et la patience de la spectatrice. Je me suis callé dans mon fauteuil pour mieux les observer, et de fait les comparer. Puis un étrange bruit a semblé venir de la salle, comme un petit enfant aurait pu faire, c’était plausible à la représentation de 15h.

Ils se sont mis en mouvement, et de plus en plus, l’un suivant l’autre, le grand toisant le petit d’un oeil sévère, le petit prenant le grand pour siège, se laissant comme guider à distance, se faisant porter comme un christ de pietà. Les sons venaient bien de leurs bouches fermées, bruit de robot, fredonnement, onomatopées marmonnées. Drôles, tendres et poétiques, créant une poésie de situation et de l’absurde, ces deux-là, qui se suivent mais ne se ressemblent pas, s’entendent comme larrons en foire, s’obéissent au doigt et à l’oeil, jouent l’un avec l’autre, sont à l’unisson. Ils se caressent même, sans être queer pour autant et c’est bien ainsi. Ils sont fraternellement sensuels. Ils sont maternels, paternels et enfantins.

C’est David et Goliath réconciliés, tant le petit est rusé et le grand menaçant en vain, c’est le clown blanc et l’Auguste, j’ai même pensé à Ernest et Célestine, l’ours et la souris dessinés par Gabrielle Vincent. C’est Montaigne et La Boétie, « parce que c’était lui, parce que c’était moi ». C’est tout cela, jamais mièvre.

Les portés, les pas, les enchaînements sont délicats, spectaculaires sans ostentation. La fin, étrange, ramène au corps, mais pas que. Le petit délace les chaussures du grand, baisse son pantalon bleu mais remonte l’élastique de son boxer orange et de ses chaussettes montantes. Il lui ôte le haut non sans peine et lui enfile une belle veste noire Versace.

Il le déshabille comme on habille un enfant distrait. Il se met torse nu caleçon et chaussettes, enfile des bottines à talon et se coiffe d’un chapeau… un seul costume pour deux, un costume de mimes – ce qu’ils sont – ou d’acteurs de burlesque muet – ce qu’ils sont aussi. Quant à la moustache du grand, c’est une autre histoire, clin d’oeil à Charlot et à tous les agents secrets. L’humour est là, une pirouette nous permet de nous séparer souriants. Ils sortent de scène grandis, rayonnants d’humanité, définitivement beaux.

Claude Hubert Tatot