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Qui a peur

Un coquelicot au milieu d’un champ.
Rencontre avec Davide-Christelle Sanvee, un après-midi de février, pour évoquer cette création à l’orée de l’été avec cette jeune femme puissante sur scène et si douce dans la vie, au rire communicatif. Presque deux heures ensemble à tenter de comprendre ce que sera ce spectacle — elle est encore en plein travail, en résidence à la Kaserne à Bâle depuis janvier —, qu’est-ce qu’il va raconter, comment cet espace de la Salle du Bas va résonner avec sa force scénique, son écriture, les récits qu’elle va tisser.
Diplômée de la HEAD, son parcours l’amène des arts visuels à l’architecture qu’elle utilisera ensuite dans ses performances. De la cour de l’Hôtel de Ville à la forteresse du Belluard de Fribourg, du Palais de l’Athénée au Pavillon de la danse ou encore au Centre Pompidou à Paris, partout où elle passe, Davide-Christelle théâtralise, emphatise le lieu qui devient scène, coulisses, exposition ; elle le transforme par sa présence et par ce qu’elle raconte de lui, par ce qu’il raconte d’elle et de nous, pour en créer une nouvelle mythologie. De plus en plus attirée par l’espace théâtral, ou est-ce peut-être le contraire, elle arrive au Grütli en ce mois de juin pour nous livrer Qui a peur, sorte de jeu avec elle-même et le public où toutes ensemble, dans le même espace, au même moment, nous exercerons notre regard.
Rencontre entre sérieux et fous rires.

Sur le titre du spectacle
Le titre vient du nom d’un jeu que j’ai appris quand je suis arrivée en Suisse depuis le Togo. Il y a deux camps, d’un côté une personne seule et en face, un groupe d’enfants. Le groupe s’avance vers la personne seule qui doit essayer de les toucher pour qu’ils regagnent son camp. Comme une sorte de contamination. Le nom du jeu est qui a peur de l’homme noir. Ce n’est pas forcément au départ l’homme noir, africain, mais un homme noir, grimé, quelqu’un qui fait peur. Il n’y avait pas d’intention raciste, mais ça l’est devenu avec le temps et le titre fait écho à ça. Maintenant que je sais que la Salle du Bas était avant une salle de gym, ça me fait rire, c’est assez fou cette coïncidence.

Sur les transports publics
Le point de départ de mes réflexions a été l’histoire des sièges plastifiés dans les bus qui transportent les migrants à Calais. Ça a résonné en moi, comme si on craignait une forme de contamination… Ce que j’essaie d’exprimer en partant des transports publics, c’est ce sentiment de survisibilité que j’ai et que nous avons lorsque nous sommes dans un bus, un train, un bateau… Je prends le biais de ce jeu, parce qu’être face à un public, seule au plateau, ça reprend la même configuration.
Le fait d’être dans un endroit clos amplifie cette peur-là, cette vulnérabilité qui est aussi celle des performeuses sur scène. Dans un transport public, on voit tout le monde, on doit partager un espace commun sans avoir demandé à être ensemble. Chez toi, tu te sens bien, protégée et quand tu sors, tu te retrouves face à une population que tu côtoies et dont tu fais partie. Mais ça fait ressortir ta différence, être assise face à l’autre crée une sorte de promiscuité, on se regarde, on est proche de manière anormale, donc on va beaucoup plus regarder les autres, se comparer.
La référence évidente est celle de Rosa Parks qui, en 1955, avait refusé de céder sa place à un homme blanc dans un bus. Cette histoire revient toujours, le noir ou l’étranger qui doit toujours négocier sa place, Frantz Fanon en parle aussi ; il a l’impression d’être trois dans les places à deux, d’être survisible, d’être multiplié.
La salle de théâtre est le bon endroit pour reconvoquer ça. Ce n’est pas un spectacle autobiographique, parce que ce sujet touche tout le monde. Lors d’un déplacement d’un territoire à un autre, tu deviens l’autre, ce n’est pas forcément lié à la couleur de peau. Dans un bus, quand tu regardes les gens, tu vois très bien qui vient d’ici ou pas, dans la façon de se tenir, dans les traits du visage qui montrent ton origine et c’est ça qu’on dévisage.

Sur la performance et sur le théâtre
Le plateau, le théâtre, c’est le lieu privilégié du regard ; quand tu es dans la lumière, tu es regardée. Et ce lieu de la lumière est aussi le lieu de la parole. Être regardée et être entendue, c’est ça au fond le théâtre.
Je suis encore en travail et en construction avec l’équipe, la lumière, les performers… Je comprends plein de choses sur ce projet, ma collaboration avec Rébecca Chaillon [ndlr, elle est interprète dans Carte noire nommée désir], me fait réaliser la complexité des vécus individuels au sein d’un groupe aux apparences homogènes.
Le glissement de la performance in situ à la boîte noire d’un théâtre, ce n’est pas vraiment une envie à la base, parce que ça me fait peur d’être dans un théâtre ! J’ai un peu voulu éviter de performer dans des white box, parce que j’avais l’impression que l’accès était seulement pour un certain type de personnes, j’avais envie de m’adresser à d’autres gens.
J’ai étudié l’architecture pour ouvrir vers des espaces différents, mais au fond, dans les théâtres, c’est pareil, le public est souvent le même et je crains ça. J’ai l’habitude de jouer avec l’existant et là, je dois tout réinventer pour convoquer une forme de réalité fictionnelle. En partant de l’architecture de la salle, des sièges, deux côtés, un groupe face à un autre, c’est comme dans le jeu, et c’est comme ça que j’arrive à l’appréhender. Je me rends compte que l’espace nu a déjà un potentiel énorme, la salle fait déjà une grande partie du travail. Ce qui m’intéresse aussi dans le théâtre, c’est tout ce qu’on doit cacher pour montrer ; si je veux un effet, il faudra le cacher pour l’avoir et le voir. Tout ce visible/invisible donc qui rejoint le thème du spectacle.
La boîte noire du théâtre est un espace ultra abstrait : on n’est jamais dans un endroit comme ça, une boîte noire avec rien, c’est hyper bizarre et flippant ! Mais ça permet une forme de poétique qui n’est pas la réalité, dans l’écriture, dans le déploiement des corps. C’est un challenge pour moi d’écrire pour le théâtre, je peux y déplier autrement mon écriture. Ça me plaît de devoir pousser l’écriture, plus je le fais et plus je me sens à l’aise, j’aime pouvoir jouer avec les mots, c’est une telle liberté. Une sorte de revanche en somme, sur mon parcours avec l’écrit et ça me fait du bien.
Cette dualité du blanc et du noir, la salle noire, la salle blanche, les blanches et les noires, c’est ma dualité à moi, je suis totalement les deux, à la fois noire et à la fois blanche, ça me poursuit, c’est pour cela que ça revient souvent.

Sur le public
Au début, j’étais vraiment contre cette idée du public qui sait et qui vient. Aujourd’hui, je trouve que c’est un challenge d’être face à des personnes qui ont l’habitude d’aller au théâtre et qu’il faille composer avec ces connaissances-là. Quand je performe dans les espaces publics, j’ai plus envie de communiquer avec tout le monde ; quand je faisais de l’art visuel, mes parents ne comprenaient pas toujours mes projets conceptuels, j’ai eu envie de mieux et plus partager, aussi avec des gens qui ne sont pas éduqués dans l’art.
Aussi, je me dis qu’avant, je ne voyais jamais des corps comme le mien ou je n’entendais pas des discours qui m’appartenaient ; en m’insérant là-dedans, j’amène aussi ce point de vue-là à ce public-là, ça me tient à coeur.
Ça peut sembler très naïf, mais ça me touche toujours tellement quand il y a des gens qui viennent voir, parce que c’est fou de commencer un travail, puis ça devient concret, et cette chose enfantine en moi qui dit, il y a des gens qui sont là, des gens qui se déplacent.
Assis dans la salle, en regardant dans la même direction, le public embarque pour un voyage, comme dans un bus ou un train.

Sur les regards
Reprendre la structure et la position des gens assis dans un transport public, l’accumulation des regards sur moi pendant tout le spectacle… ça peut sembler paradoxal, puisque je dis que ça me fait peur, cette survisibilité, mais au fond ça ne l’est pas, autrement le spectacle ne parlerait pas de ça. Et il y a aussi la question de qui je suis… est-ce que je suis moimême ou un personnage ? Jusqu’à présent, je me suis beaucoup déguisée parce que je n’avais pas envie qu’on projette directement et seulement sur moi le fait que je suis une femme noire comme seule information. Quand je mets des costumes, on arrive à imaginer autre chose, c’est ça que j’aime, on peut voir autre chose de moi que juste ce que je représente physiquement, c’est très important pour moi.

Propos recueillis par Barbara Giongo

Le maire de New-York et son préfet de police manifestent dans leur politique municipale une obsession du nettoyage, voire de l’épuration, et ils ont décrété que l’un des moyens de nettoyer la ville, c’était d’arrêter les danseurs qui se produisent en groupe dans les rames de métro. J’ai lu les arguments qu’ils invoquaient pour en faire une priorité : il y avait des gens qui craignaient d’être blessés par un coup de pied malencontreux (ça ne s’est jamais produit, mais manifestement ils le craignaient), des gens qui considéraient ces numéros de danse comme une nuisance, des décideurs convaincus que la chasse aux infractions serait un moyen de prévenir des délits plus graves. Et c’est ainsi que, pour lutter contre cette menace dansante, la police est intervenue. Elle s’est mise à pourchasser, à harceler, à menotter. Le « problème », c’étaient les danseurs, et ces danseurs étaient, pour l’essentiel, de jeunes Noirs. La presse adoptait le même ton que les autorités : un dédain méprisant pour le spectacle. Et pourtant ces danseurs illuminent nos journées, nous offrant un moment de beauté incontrôlée, ce sont des artistes aux talents inconcevables pour leur public. Selon quelle logique leur élimination pourrait-elle améliorer la qualité de vie des citadins ?
Personne ne considère comme un danger public les gamins qui vont de porte en porte quémander des bonbons le soir de Halloween. Jamais la police ne réprime les scouts qui vendent des cookies ni les Témoins de Jéhovah. Mais le corps noir est d’emblée pré-jugé, et donc abusivement vulnérable. Être noir, c’est subir tout le poids d’un maintien de l’ordre sélectif, c’est habiter une précarité mentale sans aucune garantie de sécurité. On est d’abord un corps noir, avant d’être un ado qui marche dans la rue, ou un professeur de Harvard qui a perdu ses clefs.

Teju Cole, James Baldwin, Leukerbad 1951/2014, éditions Zoé, 2023