Les Racines du Ciel

En quelques mots

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Nos mots et nos imaginaires ont-ils encore un poids ?

Au seuil d’une nouvelle saison, À l’aune* d’une Histoire qui s’accélère, la question est plus brûlante que jamais. Quand les digues cèdent et que Les Corps incorruptibles sont redevenus corruptibles. Quand l’indicible devient banalité et que la réalité vole en éclats plus vite que notre capacité à la comprendre. Ce que nous appelions hier science-fiction ou dystopie sont devenues aujourd’hui, dans bien des endroits du monde, un simple compte-rendu de situation. Le retour
en force des figures autoritaires, des violences économiques, des nationalismes haineux, des rhétoriques de purification et de soumission, l’effacement des mots — portés par les croisés modernes d’un ordre brutal — ne relèvent plus de la fiction mais de la chronique. On connait vos noms. Espérons que l’histoire vous jugera et vous renverra à l’obscurantisme d’où vous venez. Comme Shakespeare a jugé Henry IV.

Mais il en va ainsi de toute période de vacillement : la scène, qui est une chose profondément archaïque, nous offre des remparts imaginaires. C’est un point d’appui. Pour entrevoir La Couleur des choses ?

Pas un simple divertissement ou une petite distraction – et pourtant c’est déjà ça ! mais une expérience partagée, commune, oblique, et radicalement humaine. Un endroit hors du monde. Là où les corps respirent, là où les corps doutent, là où les corps tremblent pour redire notre humanité. Là où les récits reprennent forme à hauteur d’yeux. Là où l’écoute est active, le téléphone éteint, le regard non captif, l’émotion incarnée. Là où le temps est suspendu, le temps de la re- présentation. Ce que Khalid Abdalla nomme Nowhere ? ce nulle part du jeu. Cet endroit zéro, ce ground zero de nos imaginaires à construire.

Cette saison s’appelle Les Racines du Ciel parce qu’elle se joue à cet endroit particulier où se noue une tension entre éblouissement et chute, entre matière et mystère, entre le monde tel
qu’il est et ce que les arts permettent d’en dire — pour rêver encore. Six par Six ? Entrée des artistes ? pour raconter individuellement et collectivement un chemin d’émancipation par la scène... Mais tous nos spectacles en témoignent quel que soit notre âge et l’âge de celles et ceux qui les font : ils surgissent d’archives oubliées, de l’intime, des marges, de la mémoire ou de l’actualité brûlante, ils affirment une volonté commune — celle de faire théâtre avec le réel et de se dresser contre la résignation. Pour se laisser aller à la Séduction ?

Écho minéral ? Un requiem alpestre ? Récital ? Vous entendrez toutes ces voix d’ici et d’ailleurs — toujours singulières. Vous verrez tous ces corps en présence — chacun et chacune chargée d’un feu qui consume et éclaire d’où ce cri : Hé, Prométhée ! Corps et voix pour révéler des esthétiques qui croisent les genres, les formes, les récits et les époques en faisant vibrer l’épaisseur de notre époque, ses vertiges, ses luttes et ses lueurs. Orlando ? Parce que les corps des interprètes portent en eux comme le poids du monde et de l’Histoire, le poids de nos douleurs, de nos espoirs et de nos colères. Nos artistes parleront depuis les marges, les forêts, les rues, les glaciers disparus, les révolutions écrasées, les westerns de l’enfance. — Dead horse in a bathtub ? Oui c’est vrai, qu’est-il arrivé à ce cheval mort dans une baignoire ?

C’est à ce faisceau d’histoires, au Patrimoine des histoires qui n’existent qu’à moitié et à la voix de Romain Gary que nous empruntons l’horizon poétique de cette nouvelle saison, que nous espérons évocatrice et qui pourrait se résumer tout entière dans cette citation du roman, plus actuelle que jamais :

Vous savez aussi bien que moi ce que l’Afrique perdra lorsqu’elle perdra les éléphants. Et nous sommes sur la voie. Nos artistes, nos architectes, nos savants, nos penseurs suent sang et eau pour rendre la vie plus belle, et en même temps nous nous enfonçons dans nos dernières forêts, la main sur la gâchette d’une arme automatique. Il faut absolument que les êtres humains parviennent à préserver autre chose que ce qui leur sert à faire des semelles, ou des machines à coudre, qu’ils laissent de la marge, une réserve, où il leur serait possible de se réfugier de temps en temps. C’est alors seulement que l’on pourra commencer à parler d’une civilisation. Les femmes et les hommes n’ont jamais eu plus besoin de compagnie qu’aujourd’hui. On a besoin de tous les chiens, de tous les chats, et de tous les canaris, et de toutes les bestioles qu’on peut trouver.

Peut-être que c’est pour cela qu’on voit tellement de chats sur les réseaux sociaux... Plus sérieusement, ces mots traverseront nos scènes comme des étoiles filantes — ou comme un avertissement. Car si Rien ne me sépare de la merde qui m’entoure il faut toujours se rappeler que ce qui n’a pas d’utilité immédiate — la beauté, la lenteur, le rêve, la tendresse — est peut-être ce qui nous sauvera. Ils aspirent pour le moins à susciter une élévation. Qu’on trouvera encore dans les mouvements hypnotiques des lampes de théâtre de Grésil Incandescent.

Alors oui ! Laissons des marges. Résistons à la logique implacable du rendement et du contrôle. Créons malgré tout. Car les lieux de culture restent, peut-être, parmi les derniers endroits où cette respiration, cette... aspiration commune est encore possible.

Bienvenue à vous. La saison commence. L’art n’est pas un luxe, c’est une nécessité.

Entrez ! Redressons ensemble la tête. Louise et Anne vont en Louisiane ? Allons-y et accrochons-nous aux derniers éléphants, aux voix discordantes, aux paysages en fuite, aux révolutions minuscules. Pour Courir avec le monde.

Alors oui, aux Scènes du Grütli nous sommes convaincus que les mots et les imaginaires ont encore un poids. D’ailleurs...

Le ciel n’est pas loin tant que les racines tiennent. Bien à vous,

Au nom de toutes les équipes, Eric Devanthéry

C'est la photo d'un seau rouge oublié dans un etang d'eau on ne sait pas trop si c'est une flaque, un lac, une ribiere, mais l'eau n'est pas très haute. La fin de l'eau se confond avec le debut de la terre et le ciel.