Saison 26–27

Un lieu à soi ?

Quatre mots — pour une question qui les déborde. De la première saison L’Arbre-Monde à Un lieu à soi nous avons ouvert grand les portes de nos espaces. Ce lieu à soi participe aussi de cet élan, car il n’est ni un repli ni une forteresse. C’est un seuil à partir duquel poursuivre le chemin.

L'Arbre-Monde — ramure immense, les espèces reliées en rhizome, l'invisible qui nourrit le visible. Les Racines du ciel — où l’on apprenait que le ciel aussi a besoin d'être ancré — car l'idéal sans envol s'effondre. Un lieu à soi — et la boucle est bouclée. Comme si l'arbre, après avoir plongé ses racines, après avoir élevé ses branches vers le ciel, devait finalement apprendre à devenir maison. Un dedans ouvert à tous vents.

Virginia Woolf l'avait compris mieux que personne — et avec une radicalité qui n'a pas vieilli d'un jour. Elle réclamait pour les femmes une chambre à soi, un espace physique et mental soustrait au regard dominateur, à l'injonction de se rendre utile, de se faire discrète, de s'effacer. Mais ce lieu à soi n'était pas égoïsme. C’était déjà la condition du commun. De cette solitude féconde pouvait surgir enfin la pensée la plus partageable, l'art le plus universel. Elle savait que cet espace ne pouvait être confisqué — ni par les gardiens des pelouses des universités, ni par ceux qui posent des verrous : L'art est pour tout le monde. Je refuse de vous laisser m'interdire la pelouse, tout surveillant que vous êtes. Fermez à clef vos bibliothèques si ça vous chante ; mais il n'y a ni porte, ni serrure, ni verrou que vous puissiez mettre sur la liberté de mon esprit. Une citation comme une injonction !

Aux artistes qui ont besoin d'un plateau pour risquer quelque chose. Car le théâtre reste furieusement un espace de la prise de risque. Ici on a droit à l’erreur, on peut recommencer, s'obstiner, et advenir. La fragilité d'une première est aussi précieuse que la perfection d'une centième représentation.

Aux équipes qui construisent dans l’ombre les conditions du possible, qui arrivent avant et qui partent bien après le spectacle. Aux administrateurs et administratrices qui cherchent comment faire entrer des ronds dans des carrés. Aux médiateurs et médiatrices qui fabriquent des passerelles pour que nos propositions débordent les murs du théâtre. On ne dira jamais assez à quel point un théâtre est d'abord une communauté humaine avant d'être scène d’épiphanies.

Aux publics, vous qui apportez l’essentiel : votre présence. En choisissant de venir, de vous asseoir, d'éteindre votre téléphone et de rester dans le noir, vous faites exister ce qui sans vous n’aurait pas de raison d’être. Car la même pièce ne se ressemble jamais — c'est parce que chaque représentation est différente, parce que l'air change, parce que l'écoute collective est un organisme vivant.

Ce lieu à soi prendra des formes diverses dans cette saison qui commence. Parfois il sera une scène traditionnelle face à laquelle on s'assoit. Parfois il sera une salle de conseil municipal, où l'on deviendra parlementaire le temps d'une soirée. Parfois il sera la rue, un quartier, un village — une déambulation sonore qui fera entendre ce qu'on ne voit pas, les voix de femmes qui racontent leur rapport à la ville, à l'espace public, à ce qui leur appartient et à ce qui leur est soustrait.

Ce lieu à soi, ce sera aussi des corps qui s'arrachent à la gravité ou qui s'y enfoncent, cherchant à déposer ce qu'ils portent pour pouvoir enfin danser. Des corps adolescents et une marionnette qui voyagent entre passé et présent, pour raconter les autres vies qu'ils auraient pu mener. Des corps qui vieillissent et qui sont traversés au carrefour des générations — où mots et mémoire révèlent quelque chose de nous, animaux sociaux. Des corps qui jubilent, des corps qui fuient, qui cherchent, qui luttent. Des corps qui tatouent leur histoire sur leur peau comme une autre façon d'écrire, d'une artiste sourde dont l'écriture chorégraphique passe par un rapport singulier au son.

Ce que nous mettons ici à disposition n'est pas sous clef. Ce n'est pas réservé à celles et ceux qui savent déjà, qui ont les codes, qui sont venus avant.

L'arbre a poussé. Les racines soutiennent le ciel. Bourgeons, feuilles, sève. Aujourd’hui nous habitons ce lieu — avec vous. Ce lieu à soi qui n'est lieu à soi que parce qu'il est, paradoxalement, à tout le monde. Et provisoire. Ténu. À cultiver.

Ni porte ni serrure ni verrou donc.

Entrez. Asseyez-vous. Restez. Et revenez.

Au nom de toute l’équipe des Scènes du Grütli,
chaleureusement,
Eric Devanthéry